Je me suis demandé : suis-je raide ?
D’emblée, je vouvoie. Parfois, associé à mes cheveux blancs et à ma cabane dans la forêt, j’ai le sentiment que ce vouvoiement vient du 19ème siècle. Alors je demande si l'on peut se tutoyer. L’autre jour, un Monsieur m’a dit oui et il a continué à me vouvoyer. Parfois aussi, juste, même en me sentant de 2026, j'ai envie de tutoyer. Cela me semble apporter de la souplesse à l’échange. Je sens que le tutoiement nous place dans la même pièce, du même côté de la table.
Et puis, il y a ces autres fois. Cela ne m’a pas sauté aux yeux tout de suite mais cela s’est imposé doucement.
Nous étions tous les deux dans la même pièce. Moi, j’accueillais les gens pour passer 45 minutes avec eux, pour les écouter me parler de leur vie afin d’écrire leur portrait ensuite. Lui, il avait 15 minutes après moi, pour faire des portraits aussi, mais photographiques. Après 45 minutes d’échanges que j’essaie de faire les plus agréables possible, je me rends compte que le plus souvent, les gens sont plutôt détendus quand l’étape du shooting photo arrive. Je m’éclipse quand même. Moi, je trouve ça toujours très intimidant de se faire photographier. J’ai beau y penser tranquillement avant que cela n’arrive, j’ai beau écouter religieusement mon cerveau, ses arguments qui tiennent la route et qui ont vocation à me rassurer, une fois l’objectif rivé sur moi, tout s’envole, je ne sais plus ni sourire ni comment me tenir ni comment je m’appelle ni même si j’existe vraiment. L’épreuve. Je projette donc et préfère laisser les gens en tête à tête avec le photographe, soustraire ainsi une seconde paire d’yeux qui les regarde.
En quittant la pièce, j’entends le photographe tutoyer immédiatement la personne qui s’installe devant lui. Certes, il en a déjà photographié certaines. Mais pas toutes. Son tutoiement n’est pas un tutoiement relationnel ou amical. C’est un tutoiement de première fois dont l’objectif, je m’imagine, est de réduire l’espace entre lui et les personnes. Avec son « tu », cela se sent, il dédramatise, désensibilise, démine, déride, dé-tout-ce-qu’on-veut. Il met à l’aise. D’un coup, le moment se ramollit. Finalement, cette affaire de photos, cela n’a rien de bien méchant.
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