Kessel

Elle a dit : « Finie la grande fresque familiale. »

La vérité ? Elle lui rit au nez. Rien n’est vrai, rien n’est faux. Voilà, c’est ça la vie. C’est ça le récit de la vie.

Retour au récit
2 min ⋅ 29/06/2025

Elle a dit ça doucement et fermement. Je me suis assise face à elle à huit reprises ces derniers mois, dans son appartement parisien frais en toutes circonstances. Je suis arrivée avec un énorme manteau et un bonnet, en suis repartie en redoutant la chaleur qui allait me tomber dessus une fois la porte de son immeuble refermée. Ces saisons ont égrené ses 84 années de vie. Elle n’est pas la première que j’accompagne pour raconter le récit familial afin d’en finir avec lui. D’autres avant elle ont ressenti le besoin de lâcher comme on vomit presque, ou comme on s’évanouirait plutôt, un irrépressible besoin de justice. Alors, ils ont raconté les naissances, les accidents, les morts, les caractères, les événements, les joies, les paix, les changements, tout ce qui fait une vie. Il fallait le faire ; une vie, c’est ça aussi. Mais je crois que leur besoin se nichait ailleurs. Il me semble que le noeud de leur allègement se situait dans le fossé. Il leur fallait raconter ce qu’il y a de lourd et sourd dans cet espace qui sépare la vitrine familiale de ses coulisses. Voici ce qui était insupportable, ce dont il était devenu urgent de se distancer. Pour rétablir, pour évacuer, pour casser le fil, dénouer, réparer, il fallait dire ce qui n’était pas su et pas dit mais qui avait été vécu. Tout ce qui circule ou stagne dans l’antre des familles (ces gens qui se retrouvent parce qu’ils sont issus des mêmes ventres). Elle avait besoin de dire à quel point une histoire familiale ne se résume pas à ses événements, qu’elle porte sa puissance et son influence dans les phrases prononcées et tues, dans les gestes, les décisions. Je me dis en l’écoutant que les récits les plus puissants sont bien là, dans les corps humains agissant. C’est assez simple finalement. J’en viens à me demander s’il existe autre chose que cela. Les dates sont des chiffres sur des frises mais l’enfant mal traité, la femme invisibilisée, toutes celles et tous ceux qui souffrent dans leur famille n’ont-ils pas surtout besoin de quitter le récit familial lointain, raccroché par habitude à un nom et une généalogie partagés, pour rejoindre les terres de leurs corps à côté de ceux des autres, pour raconter cette fois-ci, ce geste-ci, ce regard-là, ce mépris, cette colère, cette brimade, ce soin un jour, ce soutien un autre. J’ai envie de tirer sur les récits, non pas pour les étendre mais pour les faire descendre, jusque là, dans ces fossés qui séparent, dans ces salons, ces maisons, ces Noël et ces vacances, dans ces espaces et ces temps où les familles ont inscrit en nous leurs véritables marques.

...

Retour au récit

Par Aurélie Jeannin

Les récits que nous faisons de nous sont très puissants. Certains nous ligotent, nous limitent. D’autres nous portent de façon grandiose et libérée. Je m’appelle Aurélie Jeannin. J’accompagne par le récit, sous des formes diverses.

Les derniers articles publiés

Il a dit : « Tous les jours, j’envoie un message à mes enfants pour leur dire que je les aime et leur souhaiter une bonne journée. »

par Aurélie Jeannin   ⋅  21/06/2026 3 min

Je me demande pourquoi on veut nous faire croire qu’il existe des solutions à tout, pour tout, rapides et sans efforts.

Elle a dit : « La vie, ce n’est pas une ligne tracée toute droite. »

par Aurélie Jeannin   ⋅  14/06/2026 1 min

Je me demande si dans la ligne toute droite, il ne faut pas voir autre chose que ça : un mouvement qui s’élance. Une rampe.

Il a dit : « Tu ».

par Aurélie Jeannin   ⋅  07/06/2026 2 min

Je me suis demandé : suis-je raide ?

Il a dit : « Non merci. »

par Aurélie Jeannin   ⋅  31/05/2026 1 min

Comment aide-t-on ? Est-ce nécessairement en donnant ?

Il a dit : « Généralement, les vrais artistes sont de mauvais commerciaux. »

par Aurélie Jeannin   ⋅  24/05/2026 1 min

Je me demande sur quoi se fondent ces phrases que nous avons fait nôtres, auxquelles nous croyons dur comme fer. Je me demande si les questions peuvent rivaliser avec ces phrases.

Elle a dit : « C’est une logique de progression. »

par Aurélie Jeannin   ⋅  17/05/2026 2 min

L’idée qu’il y aurait du positif en tout m’est parfaitement étrangère, comme une langue inconnue, au même titre qu’il pourrait y avoir soi-disant des émotions négatives et des émotions positives.

Elle a dit : « On en est toutes là. »

par Aurélie Jeannin   ⋅  10/05/2026 3 min

Je me demande où nous en sommes, nous toutes ? Quand ma fille me dit qu’elle trouve ses cuisses trop grosses, je me demande où nous en sommes, nous toutes ? Quand je regarde des photos et que je me souviens à quel point je me sentais déjà trop grosse, trop ceci, trop cela, alors que c’était il y a 2, 5, 10 ou 15 kilos déjà.

Il a dit : « Il y a assurément un autre monde, mais il est dans celui-ci. »

par Aurélie Jeannin   ⋅  03/05/2026 2 min

Je me demande combien de territoires nous abritons. Combien nous sommes, quelles formes nous avons. Je me demande comment nous faisons pour être et vivre ensemble, surface contre surface, alors que tant de densités dansent en nous.

Elle a dit : « Tu vis le moment présent après-coup. »

par Aurélie Jeannin   ⋅  26/04/2026 2 min

Je me demande comment réduire cet espace entre les temps. Comment les concentrer pour qu’ils ne soient plus qu’un. Un présent indépassable.

Elle a dit : « Pour te faire découvrir mon Amboise. »

par Aurélie Jeannin   ⋅  19/04/2026 5 min

J’aimerais vous dire ma chance et vous demander où vous trouvez la vôtre. Dans des marches silencieuses, dans des collectifs bruyants, sur la piste de danse, dans votre cuisine, où ?